Parcours la richesse musicale de l’arrière-pays niçois

PDF Sp@ce

Localiser

Agrandir
Switch Google Earth
tablo
Présentation
Que ce soit dans les vallées de la Vésubie ou de la Roya, par exemple, le patrimoine musical traditionnel a mieux subsisté qu’ailleurs dans la mémoire collective, prolongeant en cela une situation maintes fois observée en Europe méridionale : les pays de montagnes conservent plus longtemps qu’ailleurs leurs spécificités linguistiques et musicales. Cela est dû à la prédominance d’une économie agro-pastorale, à des voies de communication peu accessibles tendant à instaurer un certain isolement avec le littoral mais à établir des échanges entre vallées ou avec l’Italie voisine grâce aux cols, chemins de transhumance, etc.
Le couple instrumental fifre-tambour
Dans les vallées de l’arrière-pays, c’est sans doute la présence importante du fifre et du tambour qui constitue l’aspect emblématique des traditions instrumentales, dans la mesure où cette pratique n’est pas très développée dans le Sud de la France et totalement inexistante en Italie du Nord. Le fifre – siblé (« sifflet ») en dialecte nissard – est une petite flûte traversière, souvent sans clé de jeu. Le siblaire (flûtiste) joue toujours accompagné au moins d’un tambour, plus souvent de plusieurs, et de grosses caisses. À la différence du galoubet provençal, petite flûte à bec à trois trous accompagnée du tambourin par le même musicien, le jeu du fifre nécessite l’association de deux instrumentistes au moins.
Chant polyphonique a cappella

Comme dans plusieurs régions d’Europe méridionale (Pyrénées françaises, Espagne, Italie, Corse etc.), le chant polyphonique a cappella est très présent dans les Alpes méridionales. Empruntant parfois ses thèmes aux chants italiens de Ligurie, il est fondamentalement à deux voix (la ligne mélodique et une seconde voix doublée à la tierce supérieure), une troisième voix de basse venant parfois se rajouter pour harmoniser le chant à la tonique et à la quinte, différant en cela des bourdons obstinément tenus en Ligurie occidentale, comme à Ceriana par exemple. Zéphirin Castellon, joueur de fifre et carillonneur de Saint-Martin Vésubie, a composé plusieurs chants de ce type, aujourd’hui très emblématiques de la Vésubie et du Pays Niçois, inscrits au répertoire de nombreux chœurs amateurs des vallées de l’arrière-pays. Par ailleurs, l’ensemble vocal Corou de Berra a également œuvré de façon importante à la sauvegarde et à la promotion de ce patrimoine vocal.

Corou de Berra et chant polyphonique

En 1986, à Berre-les-Alpes (06), un groupe de passionnés de chant polyphonique des Alpes-du-Sud crée le Corou de Berra. Cet ensemble vocal devient alors professionnel, donne des centaines de concerts dans toute l’Europe, édite de nombreux disques récompensés par tous les médias, participe à des projets artistiques innovants, et lance des passerelles vers tous types de musique (jazz, classique…). Aujourd’hui, le Corou de Berra est devenu ambassadeur d’une Culture et d’une Région.

L’art campanaire

L’arrière-pays niçois est un haut lieu de l’art campanaire puisque les traditions de sonneries de cloches manuelles se sont maintenues jusqu’à notre époque dans plusieurs villages de la Vésubie (Utelle, Saint-Martin, etc.). Là, les carillonneurs, qui ont parfois commencé à sonner très jeunes (sept ans pour Zéphirin Castellon), jouent aussi bien pour les messes dominicales (« des sonneries courantes ») que des « airs spéciaux » pour les grandes fêtes religieuses (Pâques, Pentecôte…), les baptêmes et les enterrements. Dans cette région où l’art campanaire est resté très vivant et très traditionnel, des sonneries différentes étaient utilisées pour l’enterrement d’un riche notable ou pour celui d’une personne de modeste condition sociale. Comme le chant polyphonique ou les musiques collectives de fifres et tambours, l’art campanaire est un facteur important de lien social pour les villageois. Il s’inscrit dans une mémoire collective ancienne (« continuité avec les anciens » dit Zéphirin Castellon) ; il s’agit d’une pratique « humble » et « modeste » comme le dit l’ancien carillonneur d’Utelle, « pour rendre service à tout le monde ».

Après la Seconde Guerre mondiale, l’exode rural a vidé les villages de leurs habitants, obligés de s’expatrier pour vivre. La plupart des fêtes et leurs musiques ont alors disparu. Mais cette mémoire musicale et festive était profondément ancrée dans la mémoire collective. Ainsi sur ce socle particulièrement riche et varié de fêtes très locales et très spécifiques, un mouvement de renouveau s’est facilement opéré depuis une trentaine d’années.

Art campanaire

Les cloches sont des vases d’airain, de bronze, très sonores que l’on sonne à des moments très précis du calendrier religieux et civil. Si, depuis une cinquantaine d’années, les mécanismes électriques et automatiques ont progressivement suppléé puis supplanté les sonneurs dans la majorité des églises, il faut souligner que la Vésubie et l’arc alpin méridional ont vaillamment défendu les sonneries manuelles au titre d’un patrimoine certes régional, mais qui relève plus largement du concept de patrimoine immatériel de l’Humanité au même titre que les langues régionales, les fêtes locales, les carnavals et tout ce qui s’exprime dans une mémoire collective portée par une communauté déterminée et repérable.

La musique des fêtes traditionnelles de l’arrière-pays niçois

Dans la vallée de la Vésubie, les bandes de fifres et tambours jouent pour la fête patronale. À Belvédère, Lantosque, Utelle, Roquebillière, une fois par an, les fifres et les tambours jouent à la messe, pour l’offertoire, une musique particulière appelée « offerte ». Dans un contexte plus profane, à plusieurs moments de la fête, ainsi que le matin du jour de l’an et pendant le carnaval, les fifres et tambours font « le tour de village » et jouent, dans les rues, valses, mazurkas et farandoles. À Luceram, dans la vallée du Paillon, la musique jouée à Carnaval lors d’offrandes déambulatoires s’appelle « la foularia ».

À Belvédère, pour la Saint-Blaise, après la messe à la chapelle Saint-Blaise et la bénédiction des champs par le curé, a lieu la « farandole du chou » qui rassemble tous les Belvédérois dans une grande farandole ouverte par un membre du comité des fêtes et les derniers mariés de l’année, la mariée tenant un chou enrubanné. Cette fête perpétue un certain nombre de rites anciens liés au cycle de carnaval.

À Utelle, c’est le 16 août, jour de la Saint-Roch, sur la place du village, que se départagent les jeunes gens célibataires des hommes mariés auxquels ils doivent dérober un billot de bois, le « cepoun », et le faire rouler jusqu’au parvis de l’église. Tout au long de leur chemin, ils essuient les coups des hommes mariés, rangés en haies de chaque côté du billot de bois, accompagnés d’un air spécifique de farandole joué aux fifres et tambours.

Enfin, à Breil-sur-Roya, tous les quatre ans, a lieu la Stacada, reconstitution folklorique d’une révolte des Breillois contre un ancien tyran local, thème mythique que l’on retrouve également en Italie du Nord et en Catalogne. Cette fête, qui avait lieu à Carnaval, a été déplacée en juillet. La dernière s’est déroulée en 2014 et la prochaine se tiendra donc en 2018. La musique des fifres et tambours anime tout au long de cette journée les moments significatifs de cette grande représentation collective.

Zéphirin Castellon, mémoire musicale de la Vésubie

La pratique actuelle du fifre doit beaucoup à Zéphirin Castellon, né en 1926 à Saint-Martin Vésubie, qui apprit le fifre, enfant, auprès de son oncle et accepta ensuite de transmettre styles et répertoires aux jeunes musiciens du mouvement de renouveau des musiques traditionnelles à partir des années 1970-80. Ce musicien d’exception, joueur de fifre, d’harmonica, chanteur et compositeur, carillonneur, est certainement aujourd’hui le dernier instrumentiste « de tradition » d’une immense région méridionale qui déborderait très largement le cadre de l’arrière-pays niçois. En effet, la génération de son oncle est la dernière qui pratiqua en France la musique instrumentale de façon « traditionnelle », c’est-à-dire oralement et par le biais d’une transmission intergénérationnelle.

Au terme d’une carrière de fonctionnaire à Marseille, puis à Nice, Zéphirin Castellon revint à Saint-Martin Vésubie à sa retraite et poursuivit son activité musicale, avec générosité, non seulement vis-à-vis de sa société, de son village, de sa vallée, mais aussi de tous ceux, plus jeunes, qui ont voulu à leur tout apprendre et s’initier. Patrick Vaillant, qui reconnaît en lui « un modèle pour les nouveaux siblaires dont le nombre s’accroît », estime qu’il est « un musicien d’instinct, doué et passionné, curieux de nouveauté ».

Bibliographie

Fifres et tambours :

« Fifres et piccolos. Au carrefour des musiques de rue et de carnaval », Flûtes du Monde (revue de l’association Flûtes du Monde), numéro spécial 1991 (nombreux articles sur la tradition de fifre dans l’arrière-pays niçois).

MESSINA Bruno (dir.), Zéphirin Castellon. Sibla e cantar en Vesibia, Nice-Parthenay, Adem 06-Modal, 2007, 93 pages (textes, photographies de Daniel Fresquet, Cd du même titre dirigé et réalisé par Patrick Vaillant et édité en 1992 par Silex-Naïve).

TASSY, Hubert, Cloches &Sonnailles, Mythologie, Ethnologie et Art Campanaire, ed Edisud/Adem06, 1996

Chant polyphonique :

Musique du col de Tende. Les archives de Bernard Lortat-Jacob 1967-1968, Archives sonores, textes et transcriptions réunis par Cyril Isnart et Jean-François Trubert, Nice, Adem 06, 2007 (107 pages de textes et photographies, Cd).

Art campanaire :

« Entre ciel et terre », Film de Philippe Worms 51’, édité par PAV Communication (Paris) et Adem 06 (Nice) dans le cadre de l’opération Vésubie en volée, EDV509. (L’art campanaire dans l’arrière-pays niçois : sonneries traditionnelles, entretiens avec des carrillonneurs, fonte traditionnelle d’une cloche).

Plus généralement :

MOURGUES Marcelle, Études provençales. Histoire, folklore, ethnographie, Préface de Piercarlo Grimaldi, Nice, Adem 06, 2001.