La Villa E 1027 d'Eileen Gray, Roquebrune-Cap-Martin

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Sur la Riviera française, entre Menton et Monaco, la commune de Roquebrune-Cap Martin a la chance de compter, sur son territoire, deux Monuments Historiques, tous deux devenus des icônes du patrimoine architectural du XXe siècle : le cabanon de Le Corbusier (en passe d'être classé « patrimoine de l'humanité » par l'Unesco) et la villa E 1027 d'Eileen Gray.

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Présentation

C’est une petite villa blanche en bord de mer, les pieds dans l’eau de la baie du Cap-Martin. Depuis la mer, on dirait un paquebot échoué sur les rochers : des lignes horizontales géométriques, des rambardes découpées comme un bastingage, un petit escalier extérieur figurant une coursive, et même un accès au toit évoquant une “cheminée” de transatlantique … Mêlant style paquebot et architecture moderniste des années 30, c'est la Eileen Gray touch.

Sur la Riviera française, entre Menton et Monaco, la commune de Roquebrune-Cap Martin (13.000 habitants) a la chance de compter, sur son territoire, deux Monuments Historiques, tous deux devenus des icônes du patrimoine architectural du XXe siècle : le cabanon de Le Corbusier (en passe d'être classé « patrimoine de l'humanité » par l'Unesco) et la villa E 1027 d'Eileen Gray.

Histoire de la villa

Situés tout près l'un de l'autre sur un minuscule terrain en bord de mer, ils sont à tout jamais liés par une histoire commune. Une histoire qui commence en 1921, quand Eileen Gray, 43 ans, rencontre Jean Badovici, 28 ans, ou comment un jeune architecte d'origine roumaine va influencer la décoratrice alors en vogue à Paris : ensemble, ils voyagent, collaborent à divers projets, dessinant par exemple meubles et tapis pour la Villa de Noailles de Robert Mallet-Stevens à Hyères, et rencontrent Le Corbusier qui, bientôt, dans la revue L'Architecture Vivante dirigée par Jean, publiera ses théories pour une architecture moderne.

Au contact de Jean, brillant théoricien des idées nouvelles, Eileen abandonne vite « les monstruosités de l'Art déco » pour se tourner vers l'expérimentation des théories modernistes. En 1922, elle ouvre à Paris sa galerie, Jean Désert, pour y exposer ses créations, à commencer par son fameux fauteuil Bibendum, qu'elle dessine en 1925 pour l'appartement parisien de Suzanne Talbot, ce qui fait d'elle l'un des précurseurs du mobilier à structure en acier tubulaire, avec Marcel Breuer et Charlotte Perriand. Un an plus tard, elle est mûre pour devenir « architecte », poussée par Badovici, qui lui apprend les rudiments de cette pratique et cosignera avec elle la réalisation d'E 1027. Aujourd'hui considérée comme un chef-d'œuvre de l'architecture moderniste, la Villa E1027 fut longtemps ignorée des foules : de tempérament discret, Eileen Gray choisit un terrain protégé des regards, et auquel on accède seulement à pied par un sentier longeant la mer. Car elle a décidé de construire une villa pour l'offrir à Jean ! S’improvisant donc architecte, Eileen travaille durant trois ans, de 1926 à 1929, à dessiner les plans, surveiller les travaux et créer le mobilier en fonction de l’espace, plutôt réduit : 160 mètres carrés sur deux niveaux. Une villa qui devait lier leurs destinées, comme le suggère le nom de code E 1027 : E pour Eileen, 10 pour Jean (dixième lettre de l'alphabet), 2 pour Badovici et 7 pour Gray… Hélas, ils se sépareront peu de temps après la fin des travaux, mais il nous reste heureusement de leur collaboration cet impérissable chef-d’œuvre.

Visite guidée de E 1027

Pilotis, toit-terrasse, fenêtres en longueur, plan libre, matériaux modernes (celluloïd, câble acier et tendeurs, fibrociment, aluminium et tôle ondulée ripolinée) … Eileen s’inspire visiblement des « 5 points de l'architecture moderne » énoncés par le Corbusier, mais en y ajoutant sa touche personnelle : « une architecture fonctionnelle où le beau est utile. Une architecture pour l'homme moderne…  où seul doit être considéré l'homme, mais l'homme d'une époque, avec les goûts, les sentiments et les gestes de cette époque ».

Voilà pour l'aspect extérieur, mais c'est l'intérieur de la villa, conçue pour « un homme seul, sportif », qui fourmille le plus d'idées créatives et ingénieuses. A commencer par l'invention de systèmes de ventilation naturelle – on dirait « bioclimatiques » aujourd'hui - : persiennes coulissant sur des rails pour une modulation optimale de l'entrée de l'air, porte en lamelles de bois pivotantes, escalier en spirale orienté pour faire entrer le vent d’est par le toit ; au-dessus de la baignoire, un hublot de verre qui s'entrouvre pour évacuer la buée…

Détails poétiques : les messages en forme de clin d'œil peints au pochoir sur le mur de droite (ENTREZ LENTEMENT) et sur celui de gauche (SENS INTERDIT) indiquant l’entrée de service ; un hall « labyrinthique » fait pour désorienter le visiteur et le conduire par surprise devant la vue plongeante sur la mer ; la cheminée placée côté sud afin de pouvoir contempler le feu tout en regardant la mer. La couleur du carrelage du sol, variant selon la fonction de la pièce (gris pour le coin repas ou noir pour l'espace de travail) ou encore le carrelage gris du salon, qui se prolonge sur la terrasse pour effacer les différences intérieur-extérieur.

Enfin, touche féminine sans doute, la villa regorge d'idées pratiques : des « tiroirs » qui ne se tirent pas mais ferment grâce à des clapets,  ou des étagères intégrées dans les parois, partout, et même dans le minuscule escalier en béton brut qui mène sur le toit.

Dans le jardin, tout a été également mûrement réfléchi en fonction d'une vie en plein air, depuis le coin douche à l'est, la cuisine d'extérieur au nord et jusqu'au solarium à l'ouest, sorte de piscine carrée dont un pan incliné recouvert de carreaux noirs semble encore attendre son matelas de plage, et la solide table en béton armé , ses verres à cocktail.

On retrouve les 5 points de l'architecture moderne, énoncés en 1927 par le Corbusier
  • Les pilotis (le rez-de-chaussée n'existe plus, il est ouvert à la circulation)
  • Le toit-terrasse (il est plat et peut servir de solarium)
  • Le plan libre (suppression des murs porteurs grâce aux poteaux ou dalles en béton armé)
  • La fenêtre en longueur
  • La façade libre (planchers en porte-à-faux)
Jean Badovici

Né en 1893, Jean Badovici arriva à Paris après la première guerre mondiale pour y faire ses études. En 1923, il fonda la revue d'avant-garde L'Architecture Vivante, où il défendit le Style international (Bauhaus, Constructivisme, De Stijl) ainsi que les idées de Le Corbusier.

Ses seules réalisations architecturales furent pour y habiter lui-même : à Vézelay par exemple, il transforma plusieurs vieilles maisons lui appartenant en « machines à habiter » chères à Le Corbusier.

Théoricien de l'aménagement urbain plus que bâtisseur, il redessina après-guerre les plans de petites villes du nord de la France : celles de Bavay, riche de son passé gallo-romain, de Solesmes ou de Louvroil, plus industrielles. Il prit part aussi à la reconstruction de Maubeuge,  dévastée, en tant qu'assistant de l’architecte en chef André Lurçat pour la reconstruction de la France.

Eileen Gray

Née en Irlande en 1878 dans une riche famille, Eileen Gray fit des études de peinture à Londres, puis apprit la technique de la laque.

Elle s’installa à Paris au début du siècle, acheta un appartement rue Bonaparte et réalisa sa première exposition de panneaux décoratifs en laque et bois rares, d'inspiration japonisante. Elle devint une décoratrice recherchée, incorporant de luxueuses finitions laquées sur des meubles Art déco, puis s'improvisa architecte sous l'influence de Jean Badovici, construisant deux villas sur la Côte d'Azur, E 1027 à Roquebrune-Cap-Martin et Tempe a pailla à Castellar, près de Menton. Ses meubles à structure en acier tubulaire, de style dit « international » furent longtemps oubliés avant de devenir « culte » (et très chers !) aujourd'hui : fauteuil rond Bibendum (1925), fauteuil Transat (1926), chaise Non conformiste (1926) ou table d'appoint E-1027 en métal chromé et plateau de verre.

E 1027 aujourd'hui
Habitée par Jean Badovici, jusqu'à sa mort en 1956, la Villa reçut souvent la visite de son ami Le Corbusier, qui y laissa plusieurs fresques encore visibles sur les murs. Vendue aux enchères, puis abandonnée durant plusieurs années, la villa fut rachetée en 1999, après trois ans de négociations, par le Conservatoire du Littoral. Classée Monument Historique en 2000, elle est aujourd'hui en cours de restauration et ouverte aux visites du public, sur réservation.
Ressources

Caroline CONSTANT, Eileen Gray, Ed. Phaidon Press Limited. Paris - 2003 - 255p

Eileen Gray Dossier pédagogique, 2013, Centre Pompidou

Pour visiter :

https://capmoderne.com/fr/