La collection d'instruments de musique
du Palais Lascaris, Nice

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Le Palais Lascaris évoque l’une des plus belles demeures baroques parmi celles de l’aristocratie du XVIIe siècle à Nice. Transformé en musée depuis 1963, il abrite aujourd'hui l'une des plus importantes collections d'instruments de musique anciens. 

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Concerto n°6 en sol mineur, Op. 4 Allegro

06-10-2014
Présentation

Le Palais Lascaris évoque l’une des plus belles demeures baroques parmi celles de l’aristocratie du XVIIe siècle à Nice. Cet immeuble, éponyme pour partie, nous révèle qu’il a été édifié pour les Comtes Lascaris-Vintimille. Classé Monument historique en 1946, il a fait l’objet de restaurations depuis 1963 pour être ensuite transformé en musée. En regard du Musée de la musique de Paris, celui-ci incarne le deuxième de France en la matière, et une collection majeure en Europe de par sa gamme diversifiée d’instruments de musique anciens1. Plus de 225 pièces, allant de la fin du XVIe et XXe siècle, accompagnées d’une bibliothèque musicale2  proviennent du legs d’Antoine Gautier3 (1825-1904), notable niçois et musicien amateur éclairé. En effet, ce dernier avait pour ambition de créer dans sa ville une institution d’enseignement musical. Les divers éléments réunis évoquent les liens étroits entre Nice, l’Italie et le monde alpin comme méditerranéen, ainsi que la vision moderne d’un collectionneur du XIXe siècle.

Cette collection a été transférée à de multiples reprises dans différents établissements niçois avant d’être accueillie au Palais Lascaris en 2001. Elle est régulièrement enrichie par des achats, dons ou dépôts4. Au total, plus 500 instruments restent catalogués. Ceux exposés en permanence proviennent principalement du legs Gautier. Il s’agit notamment d’instruments de l’époque baroque5 disposés en lien avec les lieux de vie de ce palais d’architecture baroque génoise. Une partie de la collection est par ailleurs présentée au C.N.R.R de Nice.

Le Palais Lascaris est fameux pour la rareté des instruments qui composent son fonds. Certains d’entre eux sont encore joués et ont fait l’objet d’enregistrements lorsque d’autres servent de modèles pour la fabrication de copies. Tous représentent de précieux témoignages musicologiques.

Le fonds Gautier s’avère très varié et peut être répertorié en trois catégories : la première réunit les instruments de musique savante européenne du XVIe au XVIIIe siècle et du XIXe au XXe siècle, la deuxième aborde ceux de facture exclusivement niçoise et régionale ; enfin, une division s’opère quant aux instruments de musiques du monde et de musiques populaires d’Europe.

Cette collection cosmopolite permet majoritairement cinq éclairages musicaux : tout d’abord, l’exploration de la vie musicale niçoise à l’époque baroque, puis de celle animant le XIXe siècle ; elle sert ensuite l’étude de la facture niçoise, mais également à aborder le thème de  l’exotisme au moyen des recherches en matière de lutherie et des instruments extra-européens, avant de clore sur les pièces essentielles de la collection.

1. Principalement des instruments d'époque de la Renaissance et du Baroque.

2. Livres, brochures, partitions.

3. Antoine Gautier est né à Nice en 1825. Il est le fils de Joseph Octave Gautier, riche négociant en bois et de Félicité Rossetti, fille du préfet Rossetti. Après des études classiques, il devient juriste.

4. Le fonds Gaveau-Ehrard-Pleyel par le groupe AXA en 2009, le fonds Roudier, le fonds Ad Libitum en 2011 et la collection Tissier-Grandpierre par l’Institut de France en 2013.

5. Instruments à cordes frottées de la famille de la viole et du violon ; Instruments à cordes pincées de la famille de la guitare et du luth ; Instruments à cordes pincées et frappées de la famille du clavecin et de la cithare ; Instruments à vent de la famille des flûtes à bec et de la famille des cuivres.

De l’influence de la culture italienne à Nice à l’époque baroque

Dès 1388, Nice appartient aux Ducs de Savoie, promus Rois de Sicile en 1713 puis Rois de Sardaigne en 1720. En opposition à la montée du protestantisme1, l’Eglise met en œuvre la Contre-Réforme2, initiant une éclosion architecturale à l’image de nombreuses églises baroques dans le centre historique de la ville. La musique baroque3 est un des principaux vecteurs de la Contre-Réforme par la liturgie et la pratique musicale de la Cour.

La vie musicale niçoise va être rythmée selon les différentes fêtes et solennités officielles  organisées sur plusieurs générations par les souverains de Savoie lors de leurs venues à Nice, notamment à l’occasion d’évènements dynastiques ou cérémonies religieuses4.

Nombre d’échanges5 sont observés entre les musiciens de la Cour de Turin et les musiciens niçois. La pratique musicale de l’aristocratie locale de l’époque baroque s’inspire des instruments en vogue à la Cour des Rois : luths, guitares baroques, violes, mandolines et clavecins.

Viole d’amour, J.F. Guidanti, (Bologne, 1717) - Legs Gautier. © Ville de Nice

Viole d’amour, J.F. Guidanti, (Bologne, 1717) - Legs Gautier. 

Viole d’amour, J.F. Guidanti, (Bologne, 1717) - Legs Gautier.
Nous sommes en présence d’un instrument à cordes frottées avec l’archet de la famille des violes. Elle est appréciée pour sa résonnance, surtout au XVIIIe siècle. La plupart des violes d’amour sont munies de quatorze cordes : sept cordes mélodiques jouées avec l’archet et cinq à sept cordes sympathiques6. Les têtes sculptées aux yeux bandés décorant la volute représentent la métaphore de l’amour aveugle. Les ouïes ont fréquemment une forme de flamme.

 

Basse de viole de gambe, W. Turner (Londres, 1652) – Legs Gautier. © Ville de Nice

Basse de viole de gambe, W. Turner (Londres, 1652) – Legs Gautier.

Basse de viole de gambe, W. Turner (Londres, 1652) – Legs Gautier.
Il s’agit d’une des pièces rares du fonds. Elle présente six cordes et sa confection prévoit un jeu de douze cordes sympathiques. Ce dispositif de la « viola bastarda » existait dès le XVIIe siècle. Celle-ci est restée intacte du fait de l’absence de transformation, comme d’autres de ses semblables, en violoncelle.

1. Mouvement religieux contre l'Eglise catholique romaine  initié par Martin Luther en 1517.

2. Réaction de l'Eglise contre l'influence grandissante de la Réforme, en réunissant le concile de Trente (entre 1541 et 1563). Tous les arts se doivent de célébrer la religion à travers une quête de pureté, condamnant ainsi les plaisirs et sources de blasphèmes.

3. Les deux foyers essentiels de la musique baroque sont l’Italie et la France, dont les styles sont fortement opposés malgré des influences réciproques. Quelques instruments sont spécifiquement liés à cette époque : la flûte à bec, le cornet à bouquin, les clavecins, le luth, l’orgue, les violes de gambe et le violon baroque. La période baroque s’étend de la fin du XVIe s. au milieu du XVIIIe siècle. Elle se situe entre la période de la Renaissance et du Classicisme. Le terme « baroque » vient du portugais « barroco » qui signifie « perle irrégulière ».

4. Naissances, mariages, anniversaires, funérailles. Par exemple, le mariage du Duc Charles III le Bon avec l’Infante Béatrix de Portugal sera célébré à Nice en 1521. Des instruments de l’époque illustrent ces fêtes, relatées par écrit : cordes (violons), vents (bois : fifres, clarinettes ; cuivres : trompettes, cornets, trombones) et percussions (tambours).

5. Le madrigaliste niçois Etienne Rossetti joue pour le Duc Emmanuel-Philibert de Savoie et son épouse Marguerite de Valois en 1560. Le violoniste provençal Paul de La Pierre deviendra maître à danser à la Cour de Turin jusqu’en 1671.

6. Cordes vibrant lorsque celles situées au dessus sont actionnées.

Nice, haut lieu de rencontres musicales au XIXe siècle

Le fonds Gautier montre les goûts musicaux de la grande bourgeoisie niçoise. Cette pratique instrumentale, cultivée au XIXe siècle et répandue dans l’aristocratie, se trouve aussi influencée par la culture italienne. La vie musicale niçoise de la Belle Epoque s’est illustrée dans ses salons, cercles et évènements mondains (casinos, opéras et théâtres). Musicien amateur, Antoine Gautier joue de l’alto et du violon. En 1843, il crée, avec son frère Raymond, le quatuor Gautier1. Son salon de musique2 et sa collection d’instruments sont situés dans le quartier du Port. De nombreux musiciens et artistes3 se sont rencontrés autour de ce quatuor.

Nice attire pareillement Jules Massenet, Niccolo Paganini, violoniste virtuose, qui séjourna et mourut chez le comte de Cessole, près du Palais Lascaris. Hector Berlioz vient à maintes reprises à Nice. Inspiré par la vue imprenable de la tour Bellanda située sur la Colline du Château, il compose l’ouverture du Roi Lear. Jacques Offenbach, André Messager et Henri Christiné (dont le piano Kriegelstein a été donné au musée) enrichissent la liste des célébrités présentes à Nice au temps de la villégiature d’hiver.

Violon 4/4, F. Bovis (Nice, 1912) © Ville de Nice

Violon 4/4, F. Bovis (Nice, 1912)

Violon 4/4, F. Bovis (Nice, 1912)
Disposition prévue au sein du legs Gautier, le luthier niçois François Bovis est chargé de la conservation du fonds. Quelques prestigieux instruments italiens4 ne séjournaient pas dans les vitrines du collectionneur : pour ne pas perdre de leur sonorité, ils étaient confiés à d’excellents artistes afin de les jouer. Ils seront par la suite vendus.

1. (Charles Binet : 1er violon, Raymond Gautier : 2e violon, Antoine Gautier : alto, François Faraudi : violoncelle)

2.  « Rue Papacino, nous étions dans le Temple. Tout y invitait au recueillement (…) la grande bibliothèque où les collections, soigneusement reliées et alignées de toutes les revues musicales d’Europe, voisinaient avec les éditions rares, les vitrines (où étaient exposés) les gongs, guitares hawaïennes, trompettes marines, archiluths, quintons, hautbois d’amour, œuvres de Maggini ou de Guarniéri, les quatre grands pupitres de chêne et le piano Pleyel grand format, faisant l’admiration des visiteurs. » L’Armanac Nissart, 1930 – Article sur la musique à Nice par Louis Bonfiglio.

3. Pauline Smith, Gabriel Fauré, Jacques Thibaud, Eugène Ysaye, Louis de Coppet (contrebassiste amateur), Eugène Gandolfo, le compositeur et violoniste niçois Alfred d’Ambrosio (dont le concerto fût donné en avant première au salon Gautier), Charles Germano, le violoniste Bistesi ont fréquenté ses soirées musicales.

4. Des violons de Stradivarius, Amati, Testore.

La facture niçoise et régionale (fin XVIIIe et début XIXe siècle)

La collection comprend par ailleurs un riche patrimoine d’instruments de musique populaire, dont les fabricants sont souvent d’origine italienne : pianos mécaniques des maisons Nallino et Amelotti1 , cithares et mandolines Tadini et Guidobaldi, entre autres. Elle réunit en outre des créations de Louis Allo à partir de courges ou coloquinte, destinées au Carnaval. Enfin, la lutherie régionale, synthèse entre la lutherie française et génoise, est majoritairement représentée dans la collection, illustrant les liens étroits entre Antoine Gautier et les maîtres-luthiers niçois : Blanchi, Bianchi, Bovis et Gaggini, ce dernier ayant fait don de son atelier à la ville de Nice à l’attention de son musée.

Piano mécanique, J. Nallino (Nice, c.1920) © Ville de Nice

Piano mécanique, J. Nallino (Nice, c.1920)

Piano mécanique, J. Nallino (Nice, c.1920)
Le XIXe siècle est aussi celui de la mécanisation. Toutes les filles de bonne famille se devaient de pratiquer le piano, instrument roi de l’époque romantique. Le piano mécanique s’invite alors dans les salons bourgeois et aristocratiques. Cet instrument a connu un véritable âge d’or à Nice jusqu’au milieu du XXe siècle, devenant par la suite un instrument populaire notamment pour les établissements de divertissement. 
Mandoline-Lyre de A. Guidobaldi (Nice, c.1900) – Legs Gautier © Ville de Nice

Mandoline-Lyre de A. Guidobaldi (Nice, c.1900) – Legs Gautier

Mandoline-Lyre de A. Guidobaldi (Nice, c.1900) – Legs Gautier
Contemporain d’Antoine Gautier, Amedeo Guidobaldi est un célèbre luthier niçois. Sa signature se matérialise par la décoration de ses instruments au moyen de matériaux précieux : nacre, ivoire et écaille de tortue.

1. fondées en 1872 et 1900.

Une aventure instrumentale tournée vers l’exotisme

Antoine Gautier s’est particulièrement intéressé à la lutherie expérimentale. Sa collection établit un cabinet de curiosités agrémenté d’instruments du monde (Afrique du Nord, Asie et Proche Orient) qui contribuent à enrichir l’ensemble.

Violon expérimental, F. Oliveri (1883) – Legs Gautier © Ville de Nice

Violon expérimental, F. Oliveri (1883) – Legs Gautier

Violon expérimental, F. Oliveri (1883) – Legs Gautier
Fort de la référence absolue du Nord de l’Italie en matière de lutherie, un grand nombre de violons sont revisités au XIXe siècle. De nouveaux brevets voient le jour : violon d’imitation de F. Savart, instruments sans coins de F. Chanot, instruments de dimensions inusitées, muets, hybrides, côtoient dans les armoires vitrées de son salon d’autres instruments insolites anciens : trompettes marines et autres pochettes de maîtres à danser. 
Pour terminer, quelques pièces remarquables de cette collection

- une sacqueboute ténor d’Anton Schnitzer (1581), la plus ancienne conservée au monde en l’état d’origine ;

- une flûte à bec alto du fameux facteur Johann Christoph Denner (début du XVIIIe siècle), inventeur de la clarinette ;

- les premiers prototypes de harpes de Sébastien Erard ;

- des guitares baroques rarissimes et une des plus célèbres guitares d’Antonio de Torres (1884).

Bibliographie/ Liens pertinents

Aspects des collections d’un amateur éclairé niçois, Antoine Gautier : la lutherie – Ville de Nice, 199

- Trois siècles de facture instrumentale à Nice - Nice Musées, 2009

- Projet scientifique et culturel Palais Lascaris : installation de la collection d’instruments de musique anciens, Mairie de Nice (Direction centrale des affaires culturelles)

- Erard et l’invention de la harpe moderne 1811 – 2011 – Palais Lascaris, 2012

Suivez le guide : Le Palais Lascaris

http://www.nice.fr/Culture/Musees-et-expositions/Le-palais-Lascaris