Les enfants du paradis, un film de Marcel Carné

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Les Enfants du Paradis est un film de Marcel Carné, d’après un scénario de Jacques Prévert, avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur. Le tournage a commencé en août 1943 aux studios de la Victorine à Nice et s’est achevé à Paris en 1944, aux studios Pathé. Le film est sorti sur les écrans à la Libération en mars 1945.

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Introduction et fiche technique

Chef-d’œuvre du cinéma mondial, Les Enfants du Paradis fut élu « meilleur film de tous les temps » lors du centenaire du cinéma en 1995 et a été classé récemment au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO.

  • Réalisation : Marcel Carné
  • Scénario et dialogues : Jacques Prévert
  • Acteurs principaux : Arletty, Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault, Maria Casarès, Pierre Renoir
  • Année de sortie : 1945
  • Origine : France
  • Durée : 182 minutes en deux parties (1er époque : 95 min / 2ème époque : 87 min) 
Synopsis

1ère époque : Paris, 1828.

Sur le boulevard du Temple, lieu de foires et de spectacles populaires où funambules, clowns et acrobates font leurs numéros, la belle Garance, exhibe son corps dans une baraque foraine. Accusée pour un vol qu’elle n’a pas commis, elle est disculpée grâce à un témoin « muet » : le mime Baptiste, secrètement amoureux d’elle. Nathalie (la fille du directeur de la troupe dont fait partie Baptiste) et Garance aiment toutes les deux le mime. Mais Garance garde ses sentiments pour elle et fréquente Frederick Lemaître, un acteur très prometteur ainsi que Lacenaire, un écrivain public, qui la mêle à une histoire de meurtre. Garance se met alors sous protection du comte de Montray, un homme riche et puissant qui veut l’épouser. Mais Garance refuse ses avances.

2ème époque : Quelques années plus tard.

Frederick Lemaître est devenu un acteur célèbre. Baptiste, lui, est marié à Nathalie et père d’un petit garçon. Il triomphe tous les soirs au théâtre. De retour à Paris, Garance devenue la maîtresse du comte, décide un soir d’aller assister incognito au spectacle de Baptiste. Lors d’une soirée donnée chez le comte, Garance et Baptiste se retrouvent en secret. Au cours de cette soirée, le comte humilie devant tous ses convives, Lacenaire, venu lui soutirer de l’argent. Pour se venger, ce dernier ouvre un rideau derrière lequel Garance et Baptiste sont enlacés. Quelques jours après, Lacenaire assassine le comte. Garance et Baptiste passent une nuit ensemble. Baptiste est fou d’elle. Mais au petit matin, Garance disparaît à tout jamais dans la foule du boulevard du Temple, refusant de détruire le bonheur conjugal de Baptiste.

Genèse
Le film est né d’une rencontre sur la Promenade des Anglais à Nice. Cherchant un sujet de film, Jacques Prévert et Marcel Carné, tombe nez à nez sur l’acteur Jean-Louis Barrault qui leurs racontent mille anecdotes sur le théâtre. « L’une d’elles nous fit dresser l’oreille à Jacques et moi », raconte Marcel Carné dans son livre de souvenirs, Ma vie à belles dents. Barrault leur explique que le célèbre mime Debureau, véritable star de l’époque, frappa à mort un ivrogne qui avait insulté sa femme. « Tout Paris s’était précipité aux assises pour entendre parler Debureau ! L’idée nous parut sensationnelle. », ajoute Carné. L’idée est lancée. Prévert et Carné s’attèlent donc à cette fresque historique en recréant le Paris romantique du XIXème siècle et en mélangeant fiction et personnages ayant vraiment existés.
Contexte
Les enfants du Paradis est un pari fou. Cette superproduction nécessitant des moyens considérables pour l’époque, fut réalisée pendant l’Occupation, dans les plus grandes difficultés. Comme les 220 films produits durant cette période, le film est d’abord soumis aux contraintes d’une double censure : celle de l’Occupant et celle de Vichy, plus draconienne encore. À cela s’ajoute les alertes aériennes, le couvre-feu et les coupures d’électricité qui interrompent très souvent le tournage, la pénurie de matière première (bois, tissus, clous…), l’absence de chauffage, la rareté de la pellicule qui est rationnée, le contrôle par les allemands et le gouvernement de Vichy de tous les techniciens contraints alors de posséder une carte validée par l’autorité pour pouvoir travailler, l’interdiction aux juifs de détenir un quelconque emploi dans le cinéma… Au vu de cela, Les Enfants du Paradis est un véritable défi. Carné s’entoure des meilleurs. Jacques Prévert au scénario ; les juifs Alexandre Trauner au décor et Joseph Kosma à la musique, que Marcel Carné, réalisateur-star de l’époque « Karajan de l’écran » selon Arletty), impose malgré tout ; le peintre Mayo pour les costumes. Sans parler des acteurs les plus cotés de l’époque : Arletty, Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault, Pierre Renoir, Marcel Herrand, Louis Salou…
Tournage

Le tournage des Enfants du Paradis débute le 9 août 1943 aux Studios de la Victorine à Nice. Un an auparavant, Marcel Carné y tourne Les Visiteurs du soir.

Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé - ADAGP, Paris 2016 © 1945 - PATHE PRODUCTION, droits réservés

Scène de foule sur le boulevard du Crime pendant le tournage. Photographie de Roger Forster.

Cette fois, ce n’est plus un château médiéval qui se dresse sur les six hectares de terrain du studio, mais la reconstitution minutieuse du boulevard du Temple tel qu’il était vers 1840. Le décor est un chef-d’œuvre à lui tout seul. 150 mètres de long composé de plus de 50 façades d’immeubles hautes de 15 mètres ; 20 mètres de trompe-l’œil en fausse perspective et une largeur suffisante pour permettre aux carrosses de circuler facilement parmi 2000 figurants ! Le plus grand décor du cinéma français jusqu’à ce jour a nécessité plusieurs mois de dessins et de constructions.

Face à la menace d’une offensive alliée du côté de Gênes, le tournage s’interrompt brutalement en septembre 1943. L’équipe du film est rapatriée d’urgence à Paris, abandonnant sur place tous les décors. Le film reprend en novembre aux studios Pathé où est construit le décor du Grand Théâtre pouvant contenir 600 figurants. Quand l’équipe revient à Nice en février 1944 pour finir le tournage, elle retrouve les décors complètement abîmés. Deux mois de travail et 800 000 francs (une fortune pour l’époque) sont nécessaires pour les restaurer.

Autre imprévu : le remplacement quelques mois avant la Libération par Pierre Renoir de l’acteur collaborateur Robert Le Vigan, ami de l’écrivain Céline, qui vient de fuir l’Europe. Toutes les scènes sont à refaire, entrainant un surcoût conséquent.

Au total Les Enfants du Paradis auront coûté 58 millions de francs quand le coût moyen d’un film de cette époque est de 15 millions.

Sortie
Le film sort sur les écrans en mars 1945 et reste à l’affiche plus de 54 semaines, rapportant plus de 41 millions de francs. On compare souvent l’aventure économique des Enfants du Paradis à celle de Autant en emporte le vent. « Sitôt que j’appris la nouvelle du débarquement, je n’eus plus qu’un désir : faire traîner le plus longtemps possible les travaux de finition du film, afin qu’il soit présenté comme le premier film de la paix retrouvée», écrit Marcel Carné dans ses souvenirs.
Le réalisme poétique 

Avec Les Enfants du Paradis, Marcel Carné signe le chef-d’œuvre du genre « réalisme poétique ». S’inspirant de la réalité, de faits historiques ou de personnages légendaires, le film, solidement ancré dans une époque et un lieu (le Paris des années 1820-1840), mélange fiction et réalité.

Le mime Jean-Baptiste Debureau (1796-1846), le comédien Frederick Lemaître (1800-1876) ou l’écrivain Pierre-François Lacenaire (1803-1836) sont autant de personnages réels que Jacques Prévert fait vivre aux côtés de personnages inventés totalement inventés : Garance, le comte de Montray, Nathalie ou Jéricho. Tous évoluent dans des lieux également imaginés, ou ayant réellement existés : le boulevard du Crime (ancien boulevard du Temple), le théâtre des Funambules, la taverne du Rouge-Gorge… 

Pour composer cette petite comédie humaine romantique, Carné et Prévert ont procédé à de longues recherches au musée Carnavalet et ont beaucoup étudié la documentation concernant cette époque (revues, tableaux, caricatures, textes…).

Le titre

C’est chez l’écrivain du 19ème siècle Jules Janin que Marcel Carné trouve l’expression « le paradis », ancien nom attribué au « poulailler » d’un théâtre, et qui donnera son titre au film. Le Paradis constituent les places les moins chères car les plus mal situées. Elles sont généralement réservées aux gens du peuple.

A la fois poétique et réaliste, le titre annonce la couleur. Le film est une fresque romantique populaire, l’histoire d’une passion amoureuse entre gens du peuple. Les personnages sont des forains, des artistes, des écrivains ratés, des voleurs et des criminels, des marginaux en tout genre. La bourgeoisie en est la victime matérielle, physique, psychologique et sentimentale. Les petites gens l’assassinent, la volent, la quittent, mais toujours en s’amusant, comme des « enfants ». Alors que la bourgeoisie s’ennuie. Elle est passive quand le peuple, lui, agit, bouge, grouille sur le boulevard du Crime. Le peuple aime de passion, joue, danse, tue, vole mais existe. C’est leur vision du monde que nous donne à voir ici Marcel Carné et Jacques Prévert, issus tous les deux de la classe populaire.

Étude de l’affiche

L’affiche est très représentative du film.

© Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, droits réservés

Affiche du film Les enfants du paradis de Marcel Carné, 1945

Garance (Arletty) est le point focal de l’histoire, le moteur du récit, le personnage vers lequel tous les regards se tournent. Elle est le centre de tous les intérêts, le point convergent où se réunissent toutes les passions. Le film s’articule autour d’elle et les personnages existent par et grâce à elle. Tous sont suspendus à sa beauté, attirés vers elle comme par une force centrifuge. Drapée d’une robe aux couleurs de la passion, elle apparaît comme une déesse antique, sujet de toutes les contemplations ou tel un tableau de Ingres dont on contemplerait muettement la beauté. Le visage tourné vers l’extérieur, Garance attire également le regard du spectateur, l’invitant à pénétrer à l’intérieur du film et à venir lui aussi la contempler, l’admirer. Garance apparaît comme le symbole d’une mère entourée de ses « enfants du Paradis », la figure de la femme parfaite que tous les hommes vénèrent.

Derrière, en second plan, on aperçoit la foule, assise au « Paradis », indiquant ainsi que nous sommes bien au théâtre (ce que la figure blanche du mime vient renforcer), véritable mise en abîme montrant que si le film se déroule sur fond théâtral, la vie aussi est une grande pièce dans laquelle des personnages vont jouer un rôle.